
La brutale agression de l’Ukraine par les troupes russes, et le calvaire subi par la population ukrainienne qui s’en est suivi ont suscité l’indignation des opinions publiques des pays démocratiques. En réaction, un remarquable élan de solidarité envers l’Ukraine s’est développé dans de très nombreux pays, et il doit se poursuivre, car les séquelles de ce désastre que Poutine se refuse à appeler une guerre n’ont pas fini de s’étendre.
Dans un tout autre registre, les sanctions prises sur le plan sportif par les grandes organisations internationales à l’encontre de la Russie et de la Biélorussie doivent être maintenues avec fermeté, car elles affectent plus qu’on ne l’imagine ces pays dirigés par des autocrates. Le cas de la Russie est patent à cet égard. Les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi en 2014, voulus ardemment par Poutine, ont coûté 37 milliards d'euros, et se sont avérés les plus chers de l’histoire olympique(1). Tout devait être mis en œuvre pour que leur réussite soit assurée, et qu’elle démontre aux yeux du monde la supériorité de la Russie et de ses dirigeants. Ce type d’instrumentalisation nationaliste, que les experts qualifient en termes policés d’expression de « soft power », s’applique d’abord à l’organisation des grands évènements sportifs que les autocrates sont avides d accueillir, mais aussi à la « production » d’athlètes performants. C’est ainsi que la Russie s’est fourvoyée sans état d’âme dans la mise en place d’un système de dopage systématique de ses athlètes qui a fini par être révélé, et lui a valu sa mise au ban des grandes compétitions internationales.
Ce syndrome de la réussite sportive à tout prix est un grand classique des régimes dictatoriaux : on l’a vu à l’oeuvre en 1936 sous le régime nazi avec l’organisation pharaonique des Jeux olympiques de Berlin. Dans l’ancienne république démocratique d’Allemagne (RDA), il a inspiré un système de dopage généralisé, destiné à prouver la supériorité du régime. On peut plus largement soutenir qu’il est un marqueur de ces régimes au chauvinisme exacerbé, ce qui conduit à s’interroger sur l’ampleur des moyens mobilisés par la Chine pour assurer coûte que coûte la réussite des Jeux d’hiver 2022 de Pékin, ou encore par le Qatar pour accueillir la coupe du monde de football 2022, sans considération pour les dégâts humains ou environnementaux(2).
La mise au ban de la Russie a été renforcée depuis son invasion de l’Ukraine, mais cela ne l’a pas empêchée de déposer en mars 2022 une candidature à l’accueil de l’Euro masculin de football, tant pour 2028 que pour 2032(3). Elle ambitionne aussi d’obtenir l’organisation d’une Coupe du Monde de rugby et une édition des Jeux olympiques. Pour tenter de briser son isolement, la Russie a aussi annoncé qu’elle inviterait des « pays amis » à participer à ses Jeux universitaires nationaux, prévus en juillet prochain . Ces démarches montrent bien l’importance symbolique que revêt pour la Russie en général et Poutine en particulier, le fait de pouvoir se maintenir sur la scène sportive internationale, et tenter d’y briller par tous les moyens. D’une manière générale, on perçoit une volonté de contourner, au moins partiellement, les sanctions préconisées par le CIO et appliquées par la plupart des fédérations sportives internationales. Cette tentative d’évitement des mesures de bannissement prouve en creux leur efficacité, car elles touchent de plein fouet l’égo des dirigeants autocrates, et elles mettent à mal leur tentative d’instrumentaliser le sport international au profit de leurs ambitions nationalistes. Le constat doit donc inciter le CIO et les grandes organisations sportives internationales à pérenniser les sanctions déjà prises à l’encontre de la Russie et de la Biélorussie, et autant que possible à les amplifier.
Cette perspective amène à poser la question du bannissement des athlètes eux-mêmes.
À l’approche des Jeux de Paris 2024, la Russie commence à craindre de voir ses athlètes perdre toutes chances de réussir le prochain rendez-vous olympique par manque de compétitions et de confrontations. La voie médiane qui consiste à autoriser les athlètes Russes à participer aux épreuves sous couvert de neutralité peut-elle être encore acceptée ? On entend ici ou là des voix s’élever pour comparer le sport à la culture, soutenir que les athlètes sont assimilables aux artistes, et insister sur le fait qu’ils ne sont en rien responsables des exactions commises par le régime. C’est oublier qu’ils sont considérés par ce même régime comme des ambassadeurs, même à leur corps défendant, et que tout succès personnel sera utilisé comme un faire valoir nationaliste, au-delà de leur personne. De notre point de vue, la réponse est claire : l’interdit des athlètes russes et biélorusses à participer à toute compétition internationale doit être maintenu avec constance, car il relève des sanctions qui peuvent être douloureusement ressenties par ces pays et par ceux qui les dirigent. Une telle mesure peut heurter à juste titre tous ceux qui partagent la conception humaniste du sport développée en Europe depuis des décennies, et notamment la protection des droits des athlètes(4) . Mais il faut bien admettre en l’occurrence que pour un autocrate qui a pu envahir sans scrupule un pays voisin pour des motifs fallacieux et lui infliger de terribles destructions, toute expression d’humanisme ne saurait être interprétée que comme un signe de faiblesse.
Disclaimer : Les opinions formulées au sein de cet article n’engagent que son auteur, Colin Miège, et lui seul. Le média Jurisportiva ne peut être tenu pour responsable des propos précités.

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