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Triathlon

Cédric Gosse, président de la Fédération française de triathlon : « Le triathlon de demain appartiendra au triathlète »

30/6/26
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8 min

Introduction

Après Frédéric Paquet, président de la Fédération française de football américain, Lionel Lacaze, ancien président de la Fédération française de lutte et disciplines associées, et Mathieu Goarin, responsable juridique de la Fédération française d’escrime, Jurisportiva poursuit son cycle d’entretiens consacré aux dirigeants du sport français et se tourne aujourd’hui vers le triathlon.

Porté par l’or olympique de Cassandre Beaugrand à Paris 2024 et par un engouement durable pour les sports nature, le triathlon français connaît une croissance que bien peu de disciplines peuvent revendiquer : plus de 75 000 licenciés et au-delà de 1 020 clubs. À l’heure où le secteur privé prend pied dans l’écosystème sportif et où plusieurs fédérations peinent à fidéliser leurs licenciés, la Fédération française de triathlon (FFTRI) fait figure d’exception.

Ancien professeur d’EPS, engagé depuis plus de trente ans au sein du mouvement triathlon, ancien président de ligue, Cédric Gosse dirige la fédération depuis 2021 et a été réélu le 12 décembre 2024 pour un nouveau mandat de quatre ans. Il défend un modèle volontairement ouvert, une gouvernance qu’il veut agile et une vision où le droit doit accompagner l’innovation plutôt que la freiner.

Rencontre avec Cédric Gosse, président de la FFTRI.

Un sport qui grandit à contre-courant

Monsieur Gosse, votre profil détonne dans le paysage des présidents de fédération. Vous êtes l’un des rares à diriger une discipline en pleine croissance, au moment même où le privé tend à prendre la main là où d’autres sports peinent à fidéliser. Comment expliquez-vous cette singularité du triathlon ?

Loin de moi l’idée de donner des leçons ou des recettes, mais deux éléments me viennent à l’esprit. Le premier, c’est que nous avons diversifié et complètement ouvert l’offre sportive. C’est ce que permet la multiplicité des disciplines enchaînées dont notre fédération a la délégation : diversité des pratiques, diversité des formes de pratiques, diversité des distances, de la plus courte à la plus longue. Autre particularité, il n’y a pas de coupure entre le monde professionnel et la pratique pour tous. Sur un triathlon, en dehors des épreuves internationales, vous pouvez vous retrouver sur la même ligne de départ qu’un membre de l’équipe de France. À Deauville, par exemple, Alexis Hanquinquant a pris le départ aux côtés d’un triathlète lambda. Cette possibilité de côtoyer l’élite compte beaucoup.

Ensuite, avec nos licences expérience, valables une journée, nous ne faisons pas la chasse aux licenciés. Nous permettons à des personnes de venir s’essayer au triathlon, une ou plusieurs fois dans l’année, sans chercher à transformer cette expérience d’un jour en licence. Ce public est épris de liberté, il veut tester des expériences sportives : il paie son droit de participation pour une journée, et nous respectons cette liberté.

Enfin, nous bénéficions d’un véritable engouement pour les sports nature, pour la course à pied et pour l’enchaînement des pratiques. Ce sont, à mon sens, ces trois raisons cumulées.

L’empreinte du professeur d’EPS

Inclusion, découverte, évasion par le sport nature : on tient là votre triptyque. Venons-en à votre parcours. En quoi votre réflexe d’enseignant, consistant à expliquer, transmettre et évaluer, irrigue-t-il votre manière de présider et vous distingue d’autres dirigeants ?

Tout ce qui touche à la transmission et aux valeurs éducatives est profondément ancré en moi, à commencer par la pratique des plus jeunes. Très tôt dans mon engagement fédéral, dès 2005, nous avons travaillé à une école française du triathlon, c’est-à-dire à une véritable démarche d’enseignement de la discipline pour les jeunes. Cela marque mon parcours. L’idée de s’appuyer sur ce qui a déjà été fait, et celle de la transmission, sont très présentes chez moi.

Cette première école française du triathlon était adossée au milieu scolaire. Au fond, malgré la différence de statuts, la mission reste la même : transmettre ?

Exactement. Je considère que l’éducation physique est enseignée à l’école, mais qu’il existe une véritable complémentarité avec le mouvement sportif. C’est ce que je porte au sein de la fédération : le mouvement sportif contribue lui aussi à l’éducation. Le temps où l’éducation était le seul apanage de l’école est révolu. On s’éduque aussi au sein des clubs, et cette dimension éducative doit être l’un des piliers des projets fédéraux.

« Ni consanguinité, ni mainmise »

Abordons un sujet plus sensible, auquel vous êtes libre de ne pas répondre. Lionel Lacaze employait le mot de « consanguinité » pour décrire des fédérations où les mêmes personnes restent en place pendant des décennies, au prix d’un déficit de compétences et d’un immobilisme. Partagez-vous ce constat pour le triathlon et, le cas échéant, comment vous en prémunir ?

Non, pas du tout. Nous connaissons plutôt un renouvellement régulier des équipes dirigeantes. Lors de ma réélection, j’étais le seul candidat, et pourtant j’ai renouvelé près d’un tiers de mon conseil d’administration. Je crois qu’il faut à la fois s’appuyer sur une certaine expérience, sur la longévité de l’engagement des élus, et contribuer à un renouvellement tous les quatre ans. C’est ma ligne : renouveler environ un tiers du conseil à chaque mandat, tout en conservant des élus qui ont de l’histoire, parce que c’est précieux.

Je ne vis donc pas du tout ce sentiment de consanguinité ni de mainmise de quelques-uns. Nous avons une fédération où règnent un bon état d’esprit, une bonne ambiance et un fort engagement bénévole. Il faut accepter de prendre du temps pour transformer les choses, mais il n’y a ni embûches ni résistances.

« Vous pouvez avoir la meilleure idée du monde : si vous n’embarquez pas les équipes avec vous, elle reste la meilleure idée du monde, et rien d’autre. »

Tout est donc affaire de méthode, mais le climat n’a rien de difficile.

Un siège trop petit, des bassins sous tension

Cette croissance est une bonne nouvelle, mais vue du siège fédéral, n’est-elle pas aussi un défi de capacité, structurel et financier ?

Très concrètement, oui. Notre siège social est devenu trop petit et la question de son déménagement se pose. Pour une fédération au budget modeste, 9 millions d’euros, c’est un vrai débat : location ou achat ? Investit-on sur le long terme ? Comme il nous est impossible de nous rapprocher de Paris, nous devons rester en grande couronne. Il faut donc s’adapter et anticiper l’avenir avec un nouveau siège.

Au niveau des clubs, nous ne sommes pas encore à saturation. Nous tournons en moyenne autour de 70 licenciés par club, il reste donc des marges de manœuvre. C’est une fédération qui compte beaucoup de clubs : plus de 1 020 pour 75 000 licenciés, ce qui, comparé à d’autres fédérations, représente un volume important. La vraie difficulté reste l’accès aux créneaux de natation, un sujet que les clubs font remonter. Mais cela dépend des territoires : la tension est plus forte en région parisienne, alors qu’ailleurs il subsiste des capacités d’accueil.

Le coût de la pratique et le prix des courses

Parlons du coût pour le pratiquant : licence, mais aussi matériel. N’est-ce pas un frein à la démocratisation et la fédération dispose-t-elle de marges pour le faire baisser ?

Objectivement, bien posée, la pratique du triathlon n’est pas si chère. Une combinaison de natation d’occasion se trouve autour de 100 euros, et de très belles occasions. Un vélo de bonne technologie se trouve autour de 1 000 euros chez Decathlon. Une belle paire de chaussures de running, autour de 150 euros. Le problème, c’est que les triathlètes aiment le beau et la technologie : plutôt qu’un vélo à 1 000 euros, ils en prennent un à 5 000. Mais il n’y a aucune obligation.

Reste le prix des courses. Là, on se heurte à la loi de l’offre et de la demande. Quand un acteur comme Ironman propose à Versailles un dossard de half à 500 euros, la course est remplie en trois heures. La question d’une action fédérale pour réguler les prix d’inscription s’est donc posée.

C’est précisément ma question : la fédération doit-elle encadrer ces tarifs ?

J’évite les actions fédérales descendantes et centralisées, et les triathlètes y sont très sensibles. Je crois davantage à une régulation par le marché des organisations. Lorsqu’une épreuve est de belle qualité, qu’elle soit portée par un club ou par un organisateur privé, payer ne pose pas de problème au pratiquant, à condition que cela reste raisonnable. Mais dès qu’une épreuve devient chère et que sa qualité est contestée, l’année suivante elle ne fait pas le plein. C’est systématique. Je me méfie de l’encadrement, comme on l’a vu avec l’encadrement des loyers : encadrerait-on la pratique ? J’entends la problématique, mais beaucoup d’organisations contribuent à financer nos clubs, car le financement public baisse et il faut bien trouver des recettes complémentaires.

Subventions : « sans commune mesure »

Vous refusez donc la logique descendante, à rebours du plafonnement que l’on voit ailleurs. Mais le sujet des subventions reste entier. Quand une subvention d’environ 1,5 million d’euros est retirée à un Ironman, comme à Nice, de quels leviers disposez-vous pour éviter ou résoudre ce type de situation ?

Là, je distingue l’organisateur institutionnel, nos clubs, de l’organisateur privé. Personnellement, je ne connaissais pas le montant de la subvention municipale accordée à l’Ironman. Elle est importante, très importante, bien au-delà de ce que nos organisateurs associatifs et de ce que la fédération, sur ses grandes épreuves, peuvent percevoir des municipalités.

Avez-vous des chiffres pour mesurer l’écart ?

C’est sans commune mesure. Un ordre d’idée : nous avons un circuit national, les Triathlon Séries, cinq étapes majeures avec les meilleurs clubs français, doublé du championnat de France des clubs de division 1, seize clubs hommes et seize clubs femmes, avec une production télé et un plateau quasi olympique puisque les meilleurs triathlètes mondiaux évoluent dans les clubs français. Le droit d’accueil d’une étape tourne autour de 60 000 euros.

« On ne compare pas une épreuve Ironman à une étape des Triathlon Séries, mais le montant de la subvention versée à l’organisateur privé m’a tout de même interpellé. »

Cela dit, je n’oppose pas les organisateurs privés aux organisateurs associatifs. Chacun a son identité et fait vivre une expérience. Ironman, par exemple, communique et valorise l’image du triathlon avec des moyens que nous n’avons pas. C’est pourquoi je cherche à entretenir les meilleures relations avec les organisateurs privés : je ne les oppose pas, il existe de réelles complémentarités.

Diversifier le modèle économique

Au-delà du cas niçois, on observe une baisse générale des subventions publiques. Que fait la fédération pour y remédier ? Certaines, comme le football américain, ont créé une société de gestion d’événements dont elles sont actionnaires.

La piste essentielle, c’est de développer notre modèle économique, et donc de diversifier nos ressources. Nous avons nous aussi créé une filiale commerciale détenue à 100 % par la fédération, Triathlon Événements, qui regroupe nos activités commerciales et nous verse des dividendes. Nous y avons développé la recherche de partenaires, l’organisation d’événements portés par la fédération, ainsi que des prestations autour du sport santé. L’objectif est de ne pas dépendre essentiellement des financements publics, qui baissent d’eux-mêmes, ni des seules licences, et d’avoir des sources de revenus diversifiées.

À cela s’ajoute une action de terrain très concrète et payante : je me déplace énormément, je visite un club tous les quinze jours à trois semaines, et j’en profite pour rencontrer les maires, les présidents de conseils départementaux, les présidents et vice-présidents de régions. Je passe en général une journée sur place pour cumuler ces rendez-vous. Ce contact de proximité ne déclenche pas tout immédiatement, mais il installe un réseau de reconnaissance et de valorisation très utile à nos clubs, à nos organisations et à l’accès aux créneaux de natation.

Pour résumer, vous professionnalisez via votre filiale tout en continuant à rechercher des subventions. Cette dualité public-privé demeure. Seriez-vous favorable à un sport entièrement privé, ou plutôt à un modèle dualiste ?

Chez nous, le sport professionnel est un sujet particulier, car il n’existe quasiment pas en triathlon, hormis nos athlètes de l’équipe de France, totalement engagés dans leur pratique. Nous n’avons pas de véritable branche professionnelle. De façon plus générale, j’ai toujours défendu un format hybride.

T100 et PTO : coopérer plutôt qu’affronter

Cela m’amène à un sujet qui me passionne : le circuit T100 créé par la PTO. Une quarantaine de professionnels sélectionnés, de fait une ligue privée qui s’installe à côté de la fédération. Comment une fédération nationale conserve-t-elle un rôle quand le sommet de la pyramide professionnelle lui échappe en partie ?

L’an dernier, à Fréjus, nous avons co-organisé une étape du championnat du monde avec la PTO. Ce qui est intéressant dans le modèle porté par World Triathlon et la PTO, c’est d’y associer les fédérations nationales. La PTO y trouve son intérêt, et nous aussi, en mutualisant des moyens : un T100 peut ainsi donner lieu à une étape du championnat du monde. Nous avions mutualisé la production télé, les ressources humaines et les ressources techniques.

« Si l’arrivée de la PTO écrasait tout sur son passage, je serais beaucoup moins enclin à poursuivre cette stratégie, mais ce n’est pas le cas. »

Dès lors qu’il y a cet échange et cette collaboration, j’y vois au contraire de la richesse : on continue d’évoluer et de progresser.

C’est tout le sens de la fusion annoncée entre World Triathlon et la PTO : une mutualisation de fait, désormais institutionnalisée ?

Oui, tout à fait.

Délégation et moyens : le revers des bonnes intentions

Terminons par le volet juridique. Depuis la réforme issue de la loi du 2 mars 2022, la délégation passe par un contrat assorti d’objectifs quantifiés (NDLR : le contrat de délégation prévu à l’article L. 131-14 du Code du sport, accompagné d’un contrat d’engagement et d’objectifs). Lionel Lacaze y voyait, dans l’intention, la meilleure collaboration de son mandat, mais déplorait l’absence de moyens, le sentiment de « cocher des cases ». Partagez-vous ce constat pour le triathlon ?

Sur la question des moyens, il faut distinguer. Côté haut niveau, l’accompagnement de notre projet de performance fédérale par l’Agence nationale du sport est très satisfaisant : il nous permet de rester une nation très compétitive. Côté développement, en revanche, comparé à d’autres fédérations au volume de licenciés équivalent, et je n’aime pas me comparer, mais je le constate, il existe de vraies différences. L’État a tendance à demander aux fédérations d’agir sur de très nombreuses thématiques : violences sexuelles et sexistes, climat, sport santé, sport loisir, démocratisation, gouvernance. Or, au regard du nombre de cadres techniques mis à disposition et du montant du projet de développement, à un moment, cela devient un peu tendu.

On retrouve donc l’idée de Lionel Lacaze : de bonnes intentions, mais des moyens insuffisants face à l’empilement des demandes.

Oui, d’autant plus que les demandes d’engagement portent sur des thématiques de plus en plus nombreuses et importantes.

Cap 2050 : une fédération agile

Frédéric Paquet copilote au CNOSF un chantier « Sport 2050 » au titre provocateur : les fédérations vont-elles disparaître ? Vous qui plaidez pour un CNOSF fort, utile et moderne, la fédération sera-t-elle encore, demain, l’institution centrale du triathlon, ou un simple prestataire de formation et de label ?

Je reste persuadé que notre fédération aura dépassé les 100 000 pratiquants d’ici 2050 et qu’elle continuera à se développer, à condition de rester agile : capable d’innover et de ne pas s’enfermer dans les vieux schémas d’organisation du sport français. Cela suppose une gouvernance proche du terrain, qui s’appuie sur ce qui se fait dans les territoires et dans les clubs pour repérer les innovations qui existent déjà et les faire remonter au niveau national, plutôt que l’inverse. Toute organisation qui resterait autocentrée, avec un fonctionnement descendant, rencontrera des difficultés.

Un exemple : sur la gouvernance, j’expérimente. J’ai supprimé le bureau exécutif. Je conserve uniquement un conseil d’administration et un conseil des territoires. J’ai voulu gagner en agilité tout en impliquant davantage les bénévoles élus au sein du conseil d’administration, sans multiplier les strates. Plus exécutif, en somme.

Si vous pouviez adopter une seule règle de droit pour sécuriser l’avenir des fédérations, et pas seulement le triathlon, une règle qu’on appellerait la « loi Gosse », laquelle serait-ce ?

« Une prime à l’innovation, voilà qui me plaît. »

On pourrait imaginer, pour les fédérations, une part fixe dans le contrat de délégation, finançant ce qui est incontournable pour l’État, et une part variable permettant véritablement aux fédérations de s’engager vers davantage de pratiques sportives et d’ouvrir au maximum leur offre.

Dernière question, en une phrase : à qui appartiendra le triathlon de demain ?

Au triathlète.

Entretien réalisé par Maître Laurent Fellous, avocat en droit du sport au sein du Cabinet Fellous Avocats, en présence de Maître Alexis Chabot.

Repères sur la Fédération française de triathlon

Président : Cédric Gosse (en fonction depuis 2021, réélu le 12 décembre 2024

Année de création : 1989 (fédération créée le 21 octobre 1989)

Disciplines déléguées : triathlon, duathlon, aquathlon, bike & run, cross triathlon, swimrun et disciplines enchaînées (raid)

Chiffres clés : plus de 75 000 licenciés – plus de 1 020 clubs – budget d’environ 9 millions d’euros

Résultats marquants : or olympique de Cassandre Beaugrand et bronze de Léo Bergère à Paris 2024 ; multiples médailles en paratriathlon (Alexis Hanquinquant, Jules Ribstein)

Site internet : https://www.fftri.com/

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