
Lionel Lacaze – Aucun en particulier — et c'est précisément ce qui m'a guidé. J'avais dit non pendant des années. Je m'étais éloigné volontairement de la chose publique fédérale. J'avais créé des clubs, entraîné jusqu'à 50 ans, mais je refusais de me retrouver dans la reproduction que j'avais observée tout au long de ma vie. Et puis, on m'a proposé la présidence d'une fédération en très mauvais état, avec une perspective olympique à Paris. J'ai considéré que je n'avais pas le droit de dire non.
Ce qui s'est assis dans ce fauteuil, c'est un sentiment de synthèse. Pas d'un final — ça n'avait rien d'une apothéose — mais d'un devoir de transmission. Toute ma carrière, j'avais été convaincu que la performance ne se situait pas uniquement dans le résultat sportif. C'était le moment ou jamais d'en faire la démonstration sur une fédération entière.
« L'homme ne transporte que ce qu'il est à travers le sport. Si l'homme est médiocre, le sport sera médiocre. »
Lionel Lacaze – Non, je ne le formulerai pas ainsi — ce serait une forme d'arrogance. Ce que ce parcours m'a apporté, c'est la capacité à faire un pas de côté. À regarder sous un autre angle. Conduire une équipe sportive ou une institution nécessite ce regard décalé. Le droit, les textes réglementaires ne sont pas décoratifs. Mais dans les fédérations de taille moyenne, avoir des juristes à ses côtés est quasi inimaginable financièrement. Alors on navigue à vue, et c'est souvent là que les erreurs se commettent.
Lionel Lacaze – La consanguinité, c'est la reproduction à l'identique. C'est la fédération qui, depuis un siècle, ne pense qu'à se perpétuer par les mêmes profils : l'athlète qui devient entraîneur, qui devient dirigeant régional, qui devient élu national. Chacun se reconnaissant dans l'autre non pas par expertise, mais par expérience partagée. Et cette confusion entre expérience et expertise est, à mon sens, le cœur du problème.
L'expérience n'est une expertise que si elle a été travaillée, confrontée, décalée. Un compagnon ne devient pas maître en reproduisant ce que fait son voisin. Il faut sortir de sa compétence première. Il faut voyager — au sens propre et figuré. J'ai eu la chance de le faire. Et en retournant à la fédération de lutte, j'ai retrouvé les mêmes schémas qu'au début de ma carrière, trente-cinq ans plus tôt. C'est vertigineux.
« J'ai retrouvé les mêmes parcours, les mêmes personnes, les mêmes problèmes. Trente-cinq ans plus tard. C'est caricatural, mais il faut le voir pour le croire. »
Lionel Lacaze – Non, pas encore. Toutes les stratégies sont déployées pour absorber ces obligations sans les respecter dans leur esprit. La parité, dans nombre de fédérations traditionnelles, est devenue une variable d'ajustement : on fait entrer des femmes dans les instances, mais pour reproduire les mêmes réflexes avec une autre étiquette. Ce n'est pas de la parité, c'est du maquillage.
J'avais moi-même instauré un mandat unique et une limite d'âge à 70 ans dès mon élection. Ce n'était pas une posture — c'était symbolique et stratégique à la fois. Il n'était pas nécessaire d'en faire davantage compte tenu de la situation héritée. La commande était claire : des licenciés, des qualifiés olympiques. Après le Covid, la fédération comptait 8 000 licenciés. À ma sortie, 35 000. Sur les compétitions officielles, 140 médailles, trois athlètes qualifiés aux Jeux — ce qui n'était plus arrivé depuis longtemps.
Lionel Lacaze – La question est plus subtile qu'il n'y paraît. Le contrat de délégation a représenté, pour moi, le meilleur moment de collaboration avec les institutions dans tout mon mandat. C'était la première fois qu'on invitait vraiment une fédération à appréhender la complexité — pas la complication, la complexité au sens d'Edgar Morin. On posait sur la table comment faire passer les choses, comment connecter performance sportive, performance associative et performance éducative. C'était une ambition que je n'avais jamais vue dans les attentes institutionnelles.
Là où le bât blesse, c'est dans la mise en œuvre. Les injonctions étaient excellentes. Les moyens humains et financiers pour les honorer, insuffisants. Et quand les moyens ne suivent pas, on se retrouve à quantifier plutôt qu'à qualifier. On rend des comptes sur des cases cochées, pas sur des transformations réelles. C'est catastrophique, parce que ça renforce précisément les fonctionnements que le contrat était censé bousculer.
« L'intention était bonne. Mais dans la mise en œuvre, il manquait les moyens. Et ça, c'est catastrophique : ça légitime ce qu'on voulait changer. »
Lionel Lacaze – Il est structurel. L'État ne répare pas — il peut accompagner, mais il ne comble pas les déficits hérités. Et les fédérations héritent toujours des gouvernances précédentes. Quand l'héritage est sain, c'est gérable. Quand il ne l'est pas, on demande à la nouvelle équipe de réparer et d'innover simultanément, avec les mêmes ressources — voire moins. C'est une équation impossible. La dépendance vis-à-vis de l'État a des limites. Et ces limites, on les touche très vite.
Lionel Lacaze – Il révèle avant tout quelque chose que l'on ne dit pas assez : c'était un jeu géopolitique, pas un jugement sportif. Des pays candidats à l'organisation des Jeux refusaient la présence de la lutte féminine en lycra dans leurs stades. La solution de la commission IOC a été de sacrifier la lutte — moins visible que de cibler directement la question du genre. L'Europe a su réagir, la Fédération française a fait son travail, et la lutte a été réintégrée. Mais cela aurait pu mal tourner.
Ce que cela révèle, c'est la nécessité d'une présence internationale forte et éclairée. La lutte est la discipline la plus géopolitiquement chargée qui soit — bien au-delà du football. Chaque culture du monde pratique une forme de lutte. C'est le fondement même des Jeux. Mais si on ne porte pas cette vision avec des gens d'influence aux postes clés, on peut se retrouver à subir des décisions prises ailleurs, pour d'autres raisons que le sport.
« On nous a dit qu'on sortait la lutte. La réalité, c'est que certains pays ne voulaient pas de la lutte féminine en lycra aux Jeux Olympiques. La commission a pensé que ça se verrait moins ainsi. »
Lionel Lacaze – C'est une chance historique que nous sommes en train de rater. La lutte est le sport de combat pur — sans soumission, sans coup, fondé sur la protection de l'adversaire. C'est ce qui le rend fondamental dans la formation au MMA. Les meilleurs combattants de MMA sont des lutteurs. Ce n'est pas un hasard, c'est une logique.
Mais au lieu d'en faire un levier d'attractivité, de développement de licenciés, de ressources propres, on s'est crispé sur le périmètre identitaire. On a peur que la lutte se salisse au contact du spectacle. Ce réflexe protectionniste, je le comprends culturellement — mais il est mortifère stratégiquement. La lutte a été le premier sport professionnel en France, à la fin du XIXe siècle, au Cirque d'Hiver. Elle a inventé le sport-spectacle. Et aujourd'hui, on refuse de regarder ce que le MMA lui tend.
« La fédération d'aujourd'hui, c'est celle d'il y a un siècle. Les mêmes débats, les mêmes écrits, les mêmes schémas. On est champions du ratage. »
Lionel Lacaze – Je dis oui. (Silence.) À 71 ans, ça me ferait plaisir de tenter le coup. Je ne vois pas comment les choses peuvent bouger autrement. En quarante ans, j'ai retrouvé les mêmes conseils d'administration, les mêmes visages, les mêmes débats. Le système fédéral dans sa forme actuelle ne se réformera pas de l'intérieur — pas assez vite, en tout cas.
Une ligue privée permettrait d'extraire la question du spectacle et des ressources commerciales du carcan associatif, tout en laissant à la fédération ce qui est son cœur de métier : la formation, le développement territorial, la compétition amateur. C'est ce que d'autres sports ont fait. Ce n'est pas trahir l'âme de la lutte. C'est lui permettre de survivre.
Lionel Lacaze – La clarification du statut et du rôle des cadres d'État au sein des fédérations. La passerelle entre le ministère, la direction des sports, les agences et les fédérations génère une perte de temps considérable. On passe une énergie folle à gérer des zones de compétence floues, des tensions entre élus et techniciens, des jeux de pouvoir qui épuisent les énergies sans servir le projet sportif.
Il faut définir clairement qui fait quoi, qui rend compte à qui, et selon quels critères. Non pour bureaucratiser davantage — nous en sommes déjà là — mais pour que les injonctions de l'État soient traduites en réalisations qualitatives et non en cases cochées. L'intention initiale doit être vérifiée, évaluée, corrigée si nécessaire. Pas seulement déclinée en tableaux de bord.
« Ce que je critique, ce ne sont pas les lois. C'est qu'une loi bien pensée peut devenir un outil de protection de réseaux si les moyens de son application ne sont pas à la hauteur de son ambition. »
Lionel Lacaze – Le sport français a des résultats exceptionnels. Mais ces résultats masquent un fonctionnement réactif — on refait ce qui a marché, on reproduit ce qu'on connaît. Ce n'est pas de l'adaptation, c'est de la routine érigée en méthode. Ce dont nous avons besoin, c'est d'une professionnalisation responsable.
Responsable, c'est-à-dire fondée sur des gens d'expérience qui ont développé de vraies expertises — en se formant, en voyageant, en sortant de leurs certitudes initiales. Pas parce qu'on a été champion. Pas parce qu'on connaît du monde. Mais parce qu'on a eu la curiosité et l'humilité de se confronter à ce qu'on ne connaissait pas.
C'est ce que j'appelle le compagnonnage. C'est une belle valeur dans le sport — et on ne sait pas encore suffisamment la mobiliser dans le monde associatif et dirigeant. Si on apprend à valoriser les compétences des bénévoles, des élus, des techniciens — à les transformer plutôt qu'à les reproduire — alors oui, le sport français de demain peut être à la hauteur de ce que nous promettons.
« La professionnalisation responsable, c'est expérimenter les choses. Voyager. Ouvrir. Ne pas rester dans sa certitude initiale. Ce n'est pas parce qu'on a été champion que l'on sait diriger. »
LIONEL LACAZE EN QUELQUES DATES
1955 — Naissance
1976 et 1980 — Jeux Olympiques de Montréal et Moscou (lutte)
15 fois champion de France de lutte et de sambo
Formation : opticien (école Fresnel), master droit-économie-management du sport (Limoges)
DTN Fédération française de football américain
DTN Fédération française de sport pour tous
Chargé de mission à l'INSEP
Président de la Fédération française de lutte et disciplines associées (2021–2025)
Auteur d'un ouvrage sur les 24 Olympiades de la lutte française
Propos recueillis par Laurent Fellous
Entretien réalisé le 27 mai 2026

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