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Denis Horeau (1/2) : « La direction de course, c'est le bras armé de l'organisateur »

31/10/26
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16 min

Introduction

Entretien avec Denis HOREAU, ancien directeur de course du Vendée Globe, à la veille du départ de la 13e Route du Rhum.

Dimanche 1er novembre 2026, à 13h02, le coup de canon lancera 118 skippers en solitaire depuis Saint-Malo, cap sur Pointe-à-Pitre, pour la 13e Route du Rhum. Des Ultim de 32 mètres aux Class40, six classes partageront la même ligne de départ. Derrière le spectacle, il y a une mécanique que le public ne voit jamais : une direction de course qui veille jour et nuit, un comité de course, un jury international, une préfecture maritime, et des décisions qui engagent à la fois la sécurité des marins et la régularité du classement. En 2022, Francis Le Goff avait dû reporter le départ de trois jours, une première dans l'histoire de l'épreuve. On s’interroge dès lors : qui décide vraiment en mer et sur quel fondement ?

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Pour le comprendre avant dimanche, nous avons interrogé l'homme qui a sans doute le plus façonné la fonction en France. Denis Horeau a dirigé la course du premier Vendée Globe en 1989, puis neuf éditions de la Solitaire du Figaro, avant de reprendre la direction de course du Vendée Globe pour les éditions 2004, 2008 et 2012.

Il a finalement quitté cette fonction en 2016 avant d’y consacrer un ouvrage : « Mon Vendée Globe », aux éditions François Bourin, au sein duquel il révèle les coulisses et les moments forts qui ont contribué à façonner la légende de cette course. Organisation, sauvetage, assistance extérieure, recours contre les décisions du jury : il nous ouvre les coulisses de ce qui se jouera à partir de dimanche, au large de Saint-Malo comme dans les bureaux de la direction de course.

L'échange a été dense et nous l'avons remis dans un ordre logique, du cadre général jusqu'au départ de dimanche.

Sommaire

  • I. Du BOC Challenge à la direction de course : la naissance d’un métier
  • II. Organisateur, direction de course, comité et jury : qui décide ?
  • III. Sécurité, sauvetage et responsabilité, IV. Équité sportive et V. Route du Rhum 2026 : dans la seconde partie, à paraître le dimanche 8 novembre

I. Du BOC Challenge à la direction de course : la naissance d’un métier

« En Angleterre, l'organisateur donne le départ, il va au pub, et il revient donner l'arrivée. »

Laurent FELLOUS. Vous avez navigué avec Philippe Jeantot à l'époque Crédit Agricole, vous avez été le premier directeur de course du Vendée Globe en 1989, vous avez fondé l'agence Seven Seas en 1992 et dirigé neuf éditions de la Solitaire du Figaro. Comment êtes-vous arrivé à cette fonction ?

Denis HOREAU. Je suis arrivé au Vendée Globe en 1989 un peu par accident. Philippe Jeantot pensait pouvoir tout faire tout seul, et au printemps il s'est aperçu qu'il restait énormément de travail. Comme j'avais navigué avec lui, il m'a demandé de m'occuper de la première édition, et nous l'avons faite avec une petite équipe de sept personnes.

Il a ensuite repris les choses en main pour les éditions 1992, 1996 et 2000, et pendant ce temps je me suis occupé de la Solitaire du Figaro pendant neuf ans. Je suis revenu au Vendée Globe pour les éditions 2004, 2008 et 2012. Je suis parti le 1er avril 2016, et ce n'était pas un poisson.

Je n'étais plus en phase avec la présidence, j'en avais fait quatre, c'était largement suffisant, et il fallait de toute façon quelqu'un qui parle aux jeunes : la sociologie des coureurs avait énormément changé.

Laurent FELLOUS. En 1989, tout reste à inventer, y compris les règles. Concrètement, que fait un directeur de course dans ces conditions ?

Denis HOREAU. Le Vendée Globe ne sort pas d'une feuille blanche. Il sort d'un événement extraordinaire, au sens propre du mot, le BOC Challenge, du nom de la société British Oxygen.

C'était un tour du monde en solitaire avec escales, organisé par les Anglais, dont le tracé se calquait sur les marchés du sponsor : on partait des États-Unis, on allait au Cap, puis à Sydney, puis en Amérique latine, et l'on terminait à Newport, Rhode Island. Cette course a façonné toute une génération de navigateurs du large, des profils atypiques, des aventuriers, des anciens du Vietnam, des traders de New York.

Quand Philippe Jeantot crée le Vendée Globe, on va chercher le règlement du BOC, ses navigateurs, ses bateaux, ses us et coutumes. Le Vendée Globe a un père, le BOC Challenge, et comme pour beaucoup de sports professionnels écrits par les Anglais, on a repris et on a adapté.



Laurent FELLOUS. Le droit, lui, n'a pas été repris tel quel ?

Denis HOREAU. Non, et c'est le deuxième élément très important. En Angleterre, à l'époque, un organisateur donne le départ et estime n'avoir aucune responsabilité dans le déroulement de la course. Il donne le départ, il va au pub, et il revient donner l'arrivée. Ce qui se passe entre les deux relève de la responsabilité entière du participant.

En France, la voile au large a explosé avant 1989, et avec elle les accidents, avec déjà des morts. L'État français considère, lui, que l'organisateur a une obligation de moyens, quelles que soient les décharges de responsabilité signées par les participants. S'il ne met pas les moyens pour obtenir la sécurité maximale, il pourra être mis en cause devant un juge.

Dès 1989, on nous rend un peu responsables de la bonne marche de la course, puis de plus en plus au fil des années. Le ministère des Sports conventionne avec la Fédération française de voile, qui conventionne elle-même avec nous, et chacun devient de plus en plus exigeant sur les moyens mis en place.

L’éclairage juridique. La différence de culture est essentielle. En droit français, l'organisateur d'une manifestation sportive est tenu envers les participants d'une obligation de sécurité, en principe de moyens : il ne garantit pas l'absence d'accident, mais il doit pouvoir démontrer qu'il a pris toutes les mesures raisonnables pour l'éviter.

Les décharges signées par les concurrents n'ont, dans ce cadre, qu'une portée très limitée, en particulier face à un dommage corporel. S'y ajoute un cadre administratif propre à la mer : toute manifestation nautique en mer doit être déclarée à l'autorité maritime (arrêté du 3 mai 1995 relatif aux manifestations nautiques en mer), et le préfet maritime réglemente la navigation autour du départ et de l'arrivée.



Laurent FELLOUS. Vous n'avez donc pas seulement écrit des règles, vous avez créé la fonction elle-même ?

Denis HOREAU. Absolument, cela n'existait pas. Quand je commence en 1989, il n'y a pas de métier : il y a un comité de course fédéral, composé de bénévoles qui sont des arbitres, et il y a un organisateur, Philippe Jeantot Organisation, qui s'appuie sur le département de la Vendée, le Crédit Agricole et des sponsors vendéens. Mais il n'y a pas de structure.

J'ai été le premier à créer cette unité responsable que l'on appelle aujourd'hui la direction de course, la DC dans le milieu. Nous l'avons développée avec Jean-Pierre Champion, qui a été un très grand président de la Fédération française de voile et un très grand juge international, Bernard Bonneau.

L'idée était de professionnaliser la direction de course pour déresponsabiliser les arbitres, qui sont des bénévoles placés sous l'autorité de la fédération. Nous avons créé un corps placé sous l'autorité de l'organisateur : la direction de course est le bras armé de l'organisateur. L'organisateur n'y connaît rien en bateau, il nomme une direction de course qui devient responsable du bon déroulement de l'épreuve.

Aujourd'hui, la DC est très étoffée : j'étais à Saint-Malo ces jours-ci, ils sont six en permanence, plus des renforts, avec une douzaine d'arbitres.

« La direction de course, c'est le bras armé de l'organisateur. »



Laurent FELLOUS. Pourquoi ne pas confier cette mission au comité de course, comme en régate ?

Denis HOREAU. En régate, pour un championnat d'Europe de dériveurs à Marseille par exemple, un comité de course organise toute la compétition sur l'eau, sous l'autorité d'un principal race officer. Avec un gros semi-rigide, il passe d'un rond à l'autre et il voit tout. En course au large, c'est impossible : il faut avoir l'œil vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur ce qui se passe en mer.

Or l'arbitre fédéral est formé pour faire appliquer des règles sportives, pas des procédures de sécurité. L'organisateur propose donc un directeur de course, la Fédération française de voile le valide, et à partir de là le directeur de course, qui lui est rémunéré, devient responsable de la bonne exécution de l'ensemble et peut être inquiété s'il y a un problème.

La direction de course répond de la sécurité des concurrents et du public le jour du départ, des concurrents pendant toute la course, puis des concurrents et du public à l'arrivée. En revanche, elle ne fait pas respecter les règles sportives : si une règle est enfreinte, elle en réfère au comité de course et au jury.

Laurent FELLOUS. Diriger la Solitaire du Figaro et diriger un tour du monde, est-ce le même métier ?

Denis HOREAU. C'est exactement le même métier, et ce sont les mêmes coureurs. J'ai fait le Figaro parce que j'avais fait le premier Vendée Globe, et je suis revenu au Vendée Globe parce que j'avais fait neuf Figaro. C'étaient les mêmes : Michel Desjoyeaux, Jean Le Cam et bien d'autres.



II. Organisateur, direction de course, comité et jury : qui décide ?

« Ce n'est jamais l'organisateur qui siffle le coup d'envoi, c'est un arbitre. »



Laurent FELLOUS. Pour un lecteur juriste, organisateur, direction de course, comité de course et jury international se confondent souvent. Prenons le Vendée Globe : qui est l'organisateur ?

Denis HOREAU. L'organisateur, ce que l'on appelle la puissance organisatrice, est une société anonyme d'économie mixte, la SAEM Vendée, dans laquelle le département est majoritaire, aux côtés notamment de la ville des Sables-d'Olonne, de la région des Pays de la Loire et d'une trentaine d'entreprises vendéennes.

Le président du département est, dans les textes, président de la course : Philippe de Villiers d'abord, puis Bruno Retailleau, Yves Auvinet et aujourd'hui Alain Leboeuf. Ce sont eux qui dirigent l'organisation. Comme ils n'ont pas une grande connaissance du domaine maritime, et comme les textes fédéraux et le ministère des Sports les y obligent, ils doivent s'entourer d'une direction de course.

J'avais une société, Ambrose Light, chargée par l'organisateur de toute la partie maritime. Mon domaine commençait à la descente du ponton et s'arrêtait quand le concurrent remontait le ponton, après son tour du monde. J'étais prestataire de services : j'ai répondu à un appel d'offres et j'ai signé un contrat avec la SAEM Vendée, qui était mon donneur d'ordre.



Laurent FELLOUS. Et la Fédération Française de Voile, dans tout cela ?

Denis HOREAU. Comme il s'agit d'une épreuve sportive, il faut une fédération de référence, et je travaille de façon très proche avec elle. Prenons un match de football : l'organisateur s'occupe du terrain, des joueurs, du ballon, de la sécurité, du public. Mais ce n'est jamais l'organisateur qui siffle le coup d'envoi, c'est un arbitre, et l'arbitre dépend entièrement de la fédération.

En voile, c'est la même chose, avec trois entités. Le comité de jauge, d'abord, qui inspecte tous les bateaux aux Sables-d'Olonne pour vérifier leur conformité, notamment aux normes de sécurité. Le comité de course, ensuite, qui donne le départ et les arrivées : c'est l'arbitre de terrain, celui qui a le sifflet, et c'est mon interlocuteur principal.

Le jury international, enfin, qui juge les litiges entre deux concurrents ou entre un concurrent et la direction de course. Si un concurrent ne respecte pas une marque ou un point de passage, je le vois puisque j'ai les yeux sur la course en permanence, j'en informe le comité de course, qui en informe le jury.



Laurent FELLOUS. Concrètement, quel est votre lien juridique avec la Fédération française de voile ?

Denis HOREAU. La fédération doit valider la proposition de l'organisateur. Pour le Vendée Globe, j'ai remporté une mise en concurrence européenne, la SAEM Vendée a proposé mon nom, et la fédération l'a validé parce que j'étais de grade 1 et que j'avais une expérience suffisante.

Elle a mis en place, avec Jean-Pierre Champion et Bernard Bonneau, des référentiels de compétences et des parcours de formation : les directeurs de course se forment régulièrement auprès d'elle, et elle les classe en grades 1, 2, 3 ou 4, capables de gérer des courses du niveau correspondant.

Nous l'avons fait parce qu'un club français organisait tout avec ses propres règles, en se référant très peu à la fédération et au ministère des Sports. Nous avons rapatrié ces compétences auprès de la fédération, avec la bénédiction du ministère.

Si je devais résumer : je suis le prestataire de la SAEM Vendée, chargé à la fois par elle et par la fédération d'organiser la course sur le plan de l'organisation et de la sécurité, et je me réfère à la fédération pour tout ce qui relève de l'application des règles de course.

L’éclairage juridique. Ce schéma repose sur une base légale précise : la Fédération française de voile est la fédération délégataire pour la voile et c'est à ce titre qu'elle édicte les règles techniques de la discipline et les règlements relatifs à l'organisation de toute manifestation ouverte à ses licenciés (article L. 131-16 du Code du sport).

Lorsqu'un organisateur autre qu'une fédération organise une manifestation ouverte aux licenciés et dotée de prix d'une valeur supérieure à 3 000 euros, il doit en outre obtenir l'autorisation de la fédération délégataire et conclure avec elle un contrat (articles L. 331-5 et A. 331-1 du Code du sport). En d’autres termes, l'organisateur choisit, la fédération contrôle et la validation du directeur de course s'inscrit dans cette logique.
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Laurent FELLOUS. Quid des règles sportives et de sécurité ?

Denis HOREAU. Les règles sportives sont édictées par la fédération internationale, World Sailing, et reprises par la Fédération française de voile dans les Règles de course à la voile, les RCV, révisées tous les quatre ans, au rythme d'une olympiade. Certaines ne sont pas adaptées car il y a un énorme écart entre une régate de dériveurs et une course au large autour du monde.

La sécurité, elle, relève de mon domaine, et c'est là que le métier prend toute sa dimension. Sur un Vendée Globe, nous traitons avec les organismes de sécurité du monde entier, en particulier l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Chili et l'Argentine : il faut parler un très bon anglais et un bon espagnol.

J'ai par exemple élaboré une stratégie de surveillance des glaces avec un opérateur français, CLS, qui exploite le système Argos.

C'est moi qui la conçois, je vais voir mon donneur d'ordre, je lui dis ce que cela coûte, et s'il est d'accord, on lance une surveillance satellitaire trois ou quatre mois avant le départ, puis une surveillance accélérée, puis le dispositif de course, et l'on adapte les règles sportives en conséquence.

Un arbitre ne le fera jamais, une fédération ne le fera pas, un organisateur non plus : c'est typiquement le domaine de compétence du directeur de course. De la même manière, j'établis les plans de sécurité avec le préfet maritime de l'Atlantique, à Brest, et si l'on doit reporter un départ, c'est avec lui que je le fais.

L’éclairage juridique. L'adaptation des règles sportives dont parle Denis Horeau a une traduction très concrète : la zone d'exclusion antarctique, tracée à partir des données de CLS, devient une limite de parcours que le concurrent ne peut franchir sans s'exposer à une pénalité. En 2012, il résumait déjà l'exercice en une belle formule : « Il faut trouver la juste limite entre la roulette russe et le respect de l'esprit d'aventure ».



Laurent FELLOUS. Pourquoi la direction de course passe-t-elle par le comité plutôt que de saisir directement le jury ?

Denis HOREAU. Parce que le jury est international : ses membres vivent en Angleterre, en Belgique, en Nouvelle-Zélande, et ce n'est pas leur métier de suivre la course. Leur métier, c'est de prendre du recul, de ne pas avoir les mains dans le cambouis, et de statuer sur la base des textes et de la jurisprudence internationale.

Le comité, lui, suit la course : son président est informé de tout, il vient régulièrement me voir, il a un rôle de suivi sans être acteur. Il connaît le droit, mais il ne le fait pas appliquer, alors que le jury, lui, fait appliquer le droit. Les courses de bateaux à voile, c'est compliqué, donc on fait appel à une juridiction suprême.

Laurent FELLOUS. Justement, les décisions de ce jury international peuvent-elles faire l'objet d'un appel ? Pour un coureur, ne pas pouvoir contester une décision qui lui fait grief pose une vraie question au regard du droit à un recours effectif.

Denis HOREAU. Certains jurys sont nommés avec appel, d'autres sans appel. S'il est nommé sans appel, non : c'est le jury qui tranche et il a le dernier mot. Un concurrent pourrait peut-être se tourner vers un tribunal arbitral international, pourquoi pas, mais dans les affaires que j'ai eu à connaître, les concurrents ne l'ont pas fait.

Je pense à l'affaire Stamm, par exemple : je ne sais pas ce qui se serait passé s'il avait pu faire appel. Et je vois mal la SAEM Vendée accepter de soumettre un litige sportif à un arbitre : elle organise un événement sur le plan politique, diplomatique et financier, elle se déclarera incompétente pour juger une affaire de sport.

Si le jury est international, c'est justement pour aller chercher des gens qui ont officié sur les plus grandes régates du monde : des Anglais, des Néo-Zélandais, un Allemand, un Belge.

L’éclairage juridique. Ce point mérite de plus amples précisions dans la mesure où la règle est encore plus stricte que ne le laisse entendre Denis Horeau. Les décisions d'un jury international régulièrement constitué conformément à l'annexe N ne sont susceptibles d'aucun appel (Règles de course à la voile 2025-2028, règle 70.3 a)).

World Sailing l'a d’ailleurs confirmé le 24 mars 2025 : cette exclusion s'applique de plein droit, même lorsque ni l'avis de course ni les instructions de course ne la mentionnent (World Sailing, Q&R 2025.005).

L'alternative « avec ou sans appel » dont parle Denis Horeau, ne vaut donc que pour les autres instances, dans les cas limitativement prévus par la même règle et à condition que l'avis de course ou les instructions de course le précisent. Face à un jury international, il ne reste donc au concurrent que la demande de réouverture devant le même jury, ce en cas d'élément nouveau.

C'est le chemin qu'a suivi l'affaire Stamm : disqualifié début janvier 2013 pour assistance extérieure, le skipper a vu le jury réexaminer son dossier et confirmer la disqualification le 12 janvier 2013.

Reste la question de fond, que j'ai soulevée pendant l'entretien : celle du droit à un recours effectif, garanti par l'article 47 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par les articles 6 § 1 et 13 de la Convention européenne des droits de l'homme. La Cour de justice de l'Union européenne a fortement durci le ton à l'égard des mécanismes de règlement des litiges imposés par les instances sportives :

  • Dans l'arrêt International Skating Union c. Commission (CJUE, gr. ch., 21 décembre 2023, C-124/21 P), elle a jugé que des règles imposant l'arbitrage du Tribunal arbitral du sport aggravent une atteinte au droit de la concurrence dès lors que les sentences échappent à un contrôle juridictionnel effectif du respect de ce droit.
  • Dans l'arrêt Royal Football Club Seraing (CJUE, gr. ch., 1er août 2025, C-600/23), elle est allée plus loin : les juridictions des États membres doivent pouvoir contrôler de manière effective et approfondie la conformité des sentences du Tribunal arbitral du sport à l'ordre public de l'Union, et une telle sentence ne peut se voir reconnaître automatiquement l'autorité de la chose jugée sans ce contrôle.

La Cour européenne des droits de l'homme va dans le même sens (CEDH, gr. ch., 10 juillet 2025, Semenya c. Suisse, req. n° 10934/21). Une décision de jury rendue en dernier ressort, sans aucun juge au-dessus, se concilie donc mal avec cette exigence. Deux réserves s'imposent toutefois :

  • D'une part, la jurisprudence européenne vise les règles qui touchent à l'ordre public de l'Union, comme la concurrence ou la libre circulation : une disqualification affecte l'activité économique d'un skipper professionnel et de son sponsor, mais l'argument reste à éprouver.
  • D'autre part, le Tribunal arbitral du sport refuse lui-même de rejuger les décisions prises « sur le terrain » en application des règles du jeu, sauf fraude, arbitraire ou mauvaise foi (doctrine dite du field of play, TAS 2004/A/704, Yang Tae Young c. Fédération internationale de gymnastique).

Le levier existe, mais il n'a encore jamais été actionné en course au large.



La suite dimanche prochain

Retrouvez la seconde partie de cet entretien le dimanche 8 novembre sur Jurisportiva. Denis Horeau y aborde la sécurité et le sauvetage en mer, de l’affaire Le Cam–Riou au report du départ de la Route du Rhum 2022, la frontière de l’assistance extérieure et la « règle Horeau » qu’il appelle de ses vœux.

Propos recueillis par Maître Laurent FELLOUS, avocat au Barreau de Paris.

Cet entretien s’inscrit dans le cycle Décideurs de Jurisportiva, consacré aux acteurs du sport professionnel français.

Mots-clés : Route du Rhum 2026, direction de course, Vendée Globe, jury international voile, assistance extérieure, droit à un recours effectif.

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